Féministe et libertaire

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David-Néel, Alexandra

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Description

Qu’est-ce que la concurrence, sinon un terme hypocrite désignant ce combat perpétuel des uns contre les autres, cette guerre sans trêve qui se poursuit, implacable, au sein de nos sociétés ; lutte, non seulement exécrable par les douleurs qu’elle engendre, mais stupide aussi, car il n’y a même pas à attendre d’elle le développement de la force physique ou de l’intelligence ! La vigueur du corps ou de l’esprit n’a que bien peu d’influence dans ces combats. Il n’y a pas à espérer que les plus beaux exemplaires de la race, éliminant les autres, procréeront des générations plus belles et plus parfaites ; cette dernière logique, par laquelle la nature semble parfois excuser les luttes qui se livrent en elle, les sociétés l’ont bannie. Le plus fort est celui qui possède ; celui-là vaincra et subsistera, tandis que souvent disparaîtront les robustes et les intelligents. Les sociétés actuelles ont pour base, non pas l’union et la communauté d’intérêts entre les membres qui les composent, mais bien au contraire la division et l’opposition de ces intérêts. C’est par une concurrence factice, poussée à l’extrême, qu’elles subsistent, exploitant, semble-t-il, la souffrance des masses au profit d’une minorité de privilégiés, mais en réalité restreignant chez tous la part de bonheur et de vie que l’homme trouverait dans une association normalement constituée. Cette concurrence néfaste se manifeste de la façon la plus déraisonnable ; non seulement les hommes ont des intérêts opposés à ceux de leurs co-associés, mais leurs propres intérêts se trouvent en contradiction les uns avec les autres. […]

Les chefs militaires n’ont-ils pas intérêt à ce que se perpétuent les sottes haines entre les peuples, qui seules leur permettent de subsister dans leur fonction ? Un exemple désormais historique vient cependant de démontrer combien de pareils intérêts sont néfastes à l’individu <span>et</span> combien il peut souffrir lorsque le germe mauvais, anti-humain, de l’institution qu’il soutient, tant qu’elle choisit ailleurs ses victimes, vient à se retourner contre lui-même.

Les massacres entre hommes ne se comprennent que dans ces périodes barbares où le manque de nourriture, la réelle lutte pour la vie contraignaient des peuplades à se jeter sur leurs voisins pour leur arracher les vivres qu’ils possédaient ou, parfois, pour se repaître de ces voisins eux-mêmes. Par quel aveuglement des hommes en viennent-ils à s’entretuer pour une ambition de despote ou de ministre, une parole de diplomate, une combinaison entre financiers ou toute autre cause qu’ils ignorent absolument <span>et</span> qui ne peut les toucher en rien ?

On a fait beaucoup de phrases sentimentales contre la guerre, qu’en est-il résulté ? Rien. D’ailleurs, l’homme n’a pas à se préoccuper d’une question de sentiment toujours discutable. Une seule chose est pour lui réelle : son intérêt ; c’est lui seul qu’il devrait consulter en tout et toujours. La guerre est horrible, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut s’y refuser. Dans les luttes primitives, lorsque la vie de l’individu affamé était en jeu, son intérêt le poussait à s’approprier la part d’aliments de son semblable, à supprimer une existence pour prolonger la sienne, il avait raison quant à lui de le faire. Son instinct lui disait : Vis !, et sa volonté de vivre était son droit strict et indiscutable. La nature n’a pas nos sentimentalités, elle n’a pas non plus nos cruautés imbéciles. Nul besoin en cette question d’attendrissement, ni de larmes. La guerre et le militarisme sont une duperie pour les peuples, pour tous les peuples, et c’est pourquoi ils devraient s’y refuser. Quel intérêt le travailleur de la pensée ou le travailleur manuel peuvent-ils avoir dans une guerre ? Que leur enlèverait-on ? Le plus souvent, ils ne possèdent rien, ceux qu’ils intitulent leurs compatriotes ne leur ayant rien laissé.

Et de l’autre côté du fleuve ou de la montagne, par-delà les océans, partout où s’étend la vue, partout où se porte la pensée, l’on voit des hommes qui luttent et peinent pour le pain, qui luttent et peinent pour la science et que d’autres hommes repoussent de la vie.

Qu’importe la couleur et la langage de celui qui est maître, qu’importe le sol où l’on vit, si l’on ne peut manger, ni penser, ni agir selon sa force et son désir ! L’ennemi, c’est le maître, quel qu’il soit. L’ennemi, il est dans tous les pays, en chacun de ceux qui peuvent dire à un autre : Je veux. Et plus véritablement encore, l’ennemi est en chaque homme, dans l’ignorance qui seule crée les maîtres. La famille n’échappe pas à cette loi de nos sociétés qui met le trouble où devrait au contraire exister la plus complète union. Avec le système actuel de propriété, les enfants n’ont-ils pas intérêt à la mort de leurs parents, pour en hériter ? Il n’y a pas de sentimentalité qui tienne. En bien des cas la mort des parents apporte une amélioration dans l’existence de leurs enfants, soit que ceux-ci en héritent, soit que cette mort les délivre d’une charge souvent fort lourde pour des travailleurs ayant eux-mêmes des enfants à nourrir. Qui donc crée des situations aussi lamentables, d’aussi regrettables conflits entre les sentiments affectueux et les besoins de la vie, sinon une société hypocrite se proclamant protectrice de la famille, contre ceux qui veulent qu’elle s’organise librement, par les seuls liens d’affection, sans que l’opposition des intérêts y puisse jamais jeter le trouble ou la désunion ? Faut-il continuer et citer les médecins, les vendeurs de remèdes, obligés de compter sur le mauvais état de de la santé publique pour s’en faire une source de revenus, ayant donc intérêt direct à ce que les cas de maladie soient nombreux, quittes à éprouver eux-mêmes l’influence délétère d’un milieu morbide ?

Ne voit-on pas que ce qu’il y a de plus humain, de plus utile, ce qui pourrait être bienfaisant par-dessus tout : la science concourrant à maintenir l’homme sain et robuste, cela même tourne au détriment de l’individu comme tout ce qui éclôt et vit dans nos sociétés, fortes seulement pour le mal, impuissantes pour le bien, communiquant à tout ce qu’elles touchent la tare de leur faux principe : l’antagonisme entre les intérêts humains.

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